Syrie : Pour Radio-Canada, la guerre, c’est la diplomatie

En réponse à une plainte contre Christian Latreille en avril dernier, Radio-Canada a apporté des corrections à l’article de son correspondant à la Maison-Blanche.

Ahmed Kouaou du Service d’éthique journalistique Information et affaires publiques a répondu ceci à la plainte envoyée à l’ombudsman :

« Nous avons relu la chronique à laquelle vous faites référence et il y a lieu de reconnaître d’emblée une inexactitude dans ce paragraphe : “Depuis la dernière attaque des États-Unis en Syrie, il y a 12 mois, le président Assad a utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques sans riposte américaine”. Si le régime syrien est effectivement accusé d’avoir mené des attaques chimiques, rien ne nous permet d’affirmer qu’il en est l’auteur tant qu’aucune enquête indépendante ne l’a établi. C’est connu, dans le conflit syrien se joue une intense bataille de propagande dans laquelle le gouvernement et ses adversaires s’accusent mutuellement. La vigilance est d’autant plus recommandée dans le traitement de ce sujet. Par conséquent, nous avons décidé de reformuler ce paragraphe, qui se lit désormais comme suit : “Depuis la dernière attaque des États-Unis en Syrie, il y a 12 mois, le président Assad est accusé d’avoir utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques, sans que cela n’entraîne une riposte américaine”. Dans un souci de transparence, nous avons également inséré une mise au point dans le texte afin d’informer nos lecteurs de la correction effectuée. La voici : “Dans une précédente version de cette chronique, il a été écrit que ‘le président Assad a utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques’. Cette phrase étant inexacte, nous l’avons réécrite de manière à préciser que ‘le président Assad est accusé d’avoir utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques’.” »

Petite victoire pour le Tribunal de l’infaux contre la propagande de guerre, certes, mais ce qui suit dans la réponse de M. Kouaou n’a rien de réjouissant.

Il écrit :

« Pour ce qui est du deuxième point soulevé [Christian Latreille prône une présence militaire étasunienne illégale en Syrie], il convient de vous fournir quelques explications pour éviter toute confusion. Rappelons d’abord que la chronique portait essentiellement sur l’impulsivité du président américain doublée de ses tergiversations dans le dossier syrien, au lendemain d’attaques chimiques attribuées par certains au régime Assad. Tout au long de son texte, le journaliste a tenté de nous expliquer que l’absence de stratégie claire et à long terme à la Maison-Blanche “a permis aux Russes et aux Iraniens d’occuper tout le terrain”. Est-il utile de préciser qu’il est question ici du terrain diplomatique et géostratégique et non pas du sol syrien comme tel. Dit autrement, cela signifie que l’improvisation et l’ambivalence américaine en la matière ont fait perdre aux États-Unis leur influence traditionnelle dans la région, pendant que la Russie et l’Iran se sont affirmés comme acteurs centraux dans ce conflit. Il y a donc, analyse le chroniqueur, une perte de terrain diplomatique de Washington, une perte de vitesse pour ainsi dire, au profit de Moscou et de Téhéran. L’idée n’est pas de défendre cette grille de lecture qu’il est naturellement légitime de critiquer, mais il importe de la clarifier pour éviter qu’elle donne lieu à des interprétations qui, de notre point de vue, ne sont pas appropriées. En effet, conclure que notre correspondant prônait “une présence militaire [américaine] illégale en Syrie” est une conclusion hâtive que nous réfutons, une perception que nous ne partageons pas. »

L’interprétation que fait Radio-Canada est pourtant assez difficile à défendre. M. Kouaou affirme que Christian Latreille fait référence au terrain diplomatique et non au sol syrien. Or, le texte de Christian Latreille porte entièrement sur des interventions militaires et il n’y est nullement question de diplomatie. Jugez par vous-même en lisant les paragraphes qui précèdent le passage de l’article que M. Kouaou cite pour défendre Christian Latreille :

« Il y a un an, Donald Trump disait être bouleversé par les images atroces d’enfants victimes d’une attaque à l’arme chimique. Quelques jours plus tard, il ordonnait le bombardement d’une base aérienne syrienne. Et puis, plus rien.

Les 59 missiles Tomahawk lancés à Shayrat n’ont rien changé à la guerre en Syrie. Quelques jours après, les avions militaires syriens décollaient à nouveau de la base.

Un an plus tard, les États-Unis reviennent à la case départ. D’autres images d’enfants victimes du chlore présumément lancé par le régime Assad ont été diffusées. Encore une fois, le chef de la Maison-Blanche menace d’attaquer la Syrie.

Quoiqu’à lire son tweet, ce jeudi, on ne sait plus trop où le président des États-Unis se situe.

Les États-Unis n’ont jamais eu de plan à long terme dans l’actuel conflit qui secoue la Syrie depuis 7 ans.

Depuis la décision, en 2013, de l’ex-président Obama de ne pas répliquer aux attaques chimiques du régime Assad, les Américains sont devenus un joueur négligeable dans cette guerre qui a fait au moins 300 000 morts.

L’absence totale de stratégie des États-Unis en Syrie a permis aux Russes et aux Iraniens d’occuper tout le terrain. Ces deux pays ont surtout permis au régime Assad de se maintenir au pouvoir. Ce dernier contrôle maintenant la majeure partie de son territoire.

Alors pourquoi le président américain souhaite-t-il intervenir aujourd’hui?

Les risques d’escalade sont énormes dans cette poudrière qu’est la Syrie. Les Russes ont été très clairs hier : il y aura réplique si Washington s’en mêle. Mais aujourd’hui le Kremlin affirme vouloir éviter la confrontation.

Même l’excuse de l’attaque au chlore à Douma ne tient pas la route. Depuis la dernière attaque des États-Unis en Syrie, il y a 12 mois, le président Assad est accusé d’avoir utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques, sans que cela n’entraîne une riposte américaine. »

Les termes employés dans l’article appartiennent-ils au langage de la diplomatie ou à celui de la guerre? « Bombardements », « missiles », « attaques », « guerre » sont des termes qui n’ont rien à voir avec la diplomatie et tout à voir avec les interventions militaires. Cela est d’autant plus clair lorsque M. Latreille écrit que « les Américains sont devenus un joueur négligeable dans cette guerre » et dans la première phrase du Tweet de Trump « Never said when an attack on Syria would take place ». Par ailleurs, employés dans ce contexte, les termes « réplique », « intervenir », « confrontation », « riposte » ne font aucunement référence à des gestes diplomatiques. Il est clairement question de confrontation armée et de riposte militaire, donc de guerre et non de diplomatie.

M. Kouaou tente cependant de nous faire croire le contraire en prétendant qu’il est sous-entendu que les États-Unis ont perdu sur le terrain diplomatique. TOUT l’article porte sur l’aspect militaire du conflit. Le terme « négociation » n’apparaît nulle part dans l’article, pas plus que le terme « diplomatie ». M. Kouaou a dû faire toute une série d’acrobaties intellectuelles à rendre jaloux le meilleur saltimbanque du Cirque du Soleil pour en arriver à la conclusion qu’il est question de diplomatie dans cet article. Il voit la nécessité de « fournir  quelques explications pour éviter toute confusion ». Ce n’est pas moi qui est confuse, M. Kouaou. C’est vous qui tentez de créer la confusion.

Par ailleurs, en corrigeant une partie de l’article en disant « le président Assad est accusé d’avoir utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques », tout en laissant une autre phrase dire le contraire, « […] la décision, en 2013, de l’ex-président Obama de ne pas répliquer aux attaques chimiques du régime Assad », Radio-Canada fait preuve d’incohérence. Cette phrase devrait également être corrigée et se lire ainsi : « […] ne pas répliquer aux attaques présumées du régime Assad ». Dans un article de PBS publiée en février 2018 portant sur l’absence de preuve que le gouvernement syrien a utilisé du gaz sarin, il est clairement écrit dans la légende accompagnant la photo « attaques  chimiques présumées […] le 29 août 2013 ».

Difficile de dire avec certitude si le manque flagrant de logique et l’incohérence dont fait preuve la société d’État dans cette réponse sont une marque de malhonnêteté intellectuelle ou de simple incompétence. Peut-être s’agit-il des deux. Que ce soit l’un ou l’autre ou les deux à la fois, il est certain qu’une telle réponse est une insulte à notre intelligence.

On croirait que Radio-Canada s’inspire de la fameuse citation du roman dystopique 1984 de George Orwell, « La guerre, c’est la paix », en nous offrant sa propre version : « La guerre, c’est la diplomatie. »

Non, la guerre n’est pas et ne sera jamais la diplomatie. La guerre sera toujours l’échec de la diplomatie.

*

P.S. : Faute de temps, l’auteure de ces lignes a fait l’erreur de se réjouir un peu trop vite de la correction apportée au texte et de répondre à M. Kouaou que sa réponse était acceptable. Ce n’est qu’après réflexion et après avoir relu attentivement le texte de Christian Latreille et la réponse de M. Kouaou qu’elle a décidé de poursuivre sa démarche et d’envoyer une plainte au Conseil de presse en plus de demander une réponse de l’ombudsman lui-même, ce qui sera fait dans les prochains jours.

Un commentaire sur “Syrie : Pour Radio-Canada, la guerre, c’est la diplomatie

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  1. Merci Julie.

    C’est le torchon de Christian Latreille au grand complet qui devrait être défacé, c’est un modèle de propagande du début à la fin.

    J'aime

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