Le propriétaire de La Presse a-t-il participé au financement de l’État islamique?

Le 26 avril La Presse publiait un article de l’AFP sur le financement du terrorisme intitulé Financement du terrorisme: Macron appelle à une parfaite coopération internationale.

L’article traite d’une conférence sur le financement du terrorisme qui avait lieu à Paris les 25 et 26 avril dernier : « No Money for Terror – Conférence de lutte contre le financement de Daech (État islamique) et d’Al-Qaïda »

On nous rapporte les propos du chef d’État français :

«“Nos ennemis s’infiltrent au cœur de nos sociétés. Ils utilisent toutes les formes contemporaines de financement. Il nous faut franchir une nouvelle étape dans la lutte contre Daech (acronyme arabe de l’État islamique, NDLR) et Al-Qaïda”, a lancé, dans la grande salle de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le chef de l’État.

“Il faut assécher le terrorisme à la racine: il se nourrit des trafics d’êtres humains, de drogues ou d’armes. Il y a toujours un sous-jacent économique […]” »

Étrangement, cette conférence sur le financement du terrorisme s’est ouverte sur un exposé de Peter Neumann, auteur de l’étude «Don’t follow the money» («Ne suivez pas l’argent»).

On nous explique :

« Les enquêteurs et services antiterroristes du monde entier ont été au cours des dernières années confrontés à des attentats ou des tentatives d’attentats, surnommés “terrorisme low cost”, qui ont mobilisé de très petites sommes d’argent, difficiles voire impossibles à tracer et repérer à l’avance […]

Jeudi matin, le procureur de Paris François Molins a révélé qu’un total de 416 donateurs ayant participé au financement du groupe État islamique (EI) avaient été identifiés en France.

Il s’est alarmé d’un “micro-financement” du terrorisme alimenté par des sommes “modiques mais en nombre important”.

Interrogé sur le coût des attaques jihadistes de 2015 en France, le magistrat a estimé que “les terroristes ont eu besoin de 25 000 euros pour organiser les attentats de janvier 2015 (contre le journal Charlie Hebdo et le supermarché Hyper Cacher) et 80 000 pour ceux du 13 novembre” 2015 à Paris et Saint-Denis (130 morts). »

Bref, « Ne suivez pas l’argent » signifie qu’il faut suivre l’argent, mais pas les grosses sommes, ni les gros donateurs. Seulement les petites sommes et les petits donateurs. Un peu comme on s’attaque a l’évasion fiscale, en ignorant les sommes faramineuses des multinationales, dissimulées dans des paradis fiscaux et en concentrant nos efforts sur les petits travailleurs au noir.

Que trouve-t-on, toutefois, si l’on suit les grosses sommes?

Outre l’Arabie saoudite et le Qatar, ces alliés de l’Occident qui, selon les services de renseignement étasuniens, financent et appuient l’État islamique, vous trouverez des noms que vous ne lirez pas dans La Presse*, comme, par exemple, Paul Desmarais Jr., sauf s’il s’agit de lui faire honneur.

Le propriétaire de La Presse fait face à la justice européenne concernant des allégations de financement de groupes terroristes, dont l’État islamique.

Dans l’article de Pierre Dubuc Paul Desmarais Jr. soupçonné d’avoir participé au financement de groupes terroristes, paru le 26 avril dans l’aut’journal, on apprend ceci :

« Paul Desmarais Jr, le PDG de Power Corporation, a comparu devant un tribunal européen pour répondre aux allégations de financement de groupes terroristes par le cimentier Lafarge en Syrie. Il a été interrogé à titre d’actionnaire du Groupe Bruxelles Lambert (GBL), qui détenait à l’époque des faits 20% des parts du cimentier, rapporte le journal français Le Monde, dans son édition du 24 avril.

Le cimentier Lafarge Cement Syria, une filiale de Lafarge-Holcim, aurait versé à l’État islamique d’importantes sommes d’argent (20 000 $ US par mois) pour assurer la protection de son usine de Jalabiya, à 87 kilomètres de Rakka. » (C’est l’auteure qui souligne.)

20 000 euros par mois? C’est presque le montant de deux attentats en France, si l’on se fie au magistrat cité plus haut.

Pierre Dubuc ajoute :

« Le conglomérat Power Corporation de la famille Desmarais était l’actionnaire principal du géant Lafarge-Holcim par le biais de sa filiale Pargesa et le Groupe Bruxelles-Lambert, contrôlé indirectement par les familles Frère de Belgique et Desmarais de Montréal. Paul Desmarais Jr., cochef de la direction de Power Corp, siège d’ailleurs au conseil d’administration de Lafarge depuis 2008 […]

Avec la complicité des autorités françaises, l’entreprise aurait « arrosé » de milliers d’euros les différents groupes terroristes, qui se sont succédé aux abords de l’usine, pour acheter la paix et maintenir les opérations. Ce fut d’abord le Front Al-Nosra, qui a ensuite prêté allégeance à Al-Qaida, puis l’État islamique (EI). (C’est l’auteure qui souligne.)

Aujourd’hui, la justice se demande si ces agissements n’ont pas été cautionnés par les actionnaires. »

Après avoir procédé à une enquête interne, LafargeHolcim a reconnu avoir financé des groupes terroristes en Syrie, mais affirme que « l’’enquête n’a pas permis d’établir avec certitude les destinataires finaux de ces fonds ».

Le Monde affirme pourtant avec certitude que l’État islamique était l’un des destinataires et que la direction de Lafarge était au courant :

« Des courriels envoyés par la direction de Lafarge en Syrie, publiés en partie par le site syrien proche de l’opposition Zaman Al-Wasl et que Le Monde a pu consulter, révèlent les arrangements de Lafarge avec le groupe djihadiste pour pouvoir poursuivre la production jusqu’au 19 septembre 2014, date à laquelle l’EI s’empare du site et Lafarge annonce l’arrêt de toute activité. »

Le Monde a publié des extraits d’écoute téléphonique qui suffisent, dit-on, « à instiller un doute » sur ce que savaient les actionnaires de Lafarge.

« Le commentaire est sibyllin, mais il suffit à instiller un doute. Le 9 décembre 2017, un ancien cadre de Lafarge, Christian Herrault, discute au téléphone. Mis en examen la veille pour “financement du terrorisme”, l’ex-directeur général en charge du Moyen-Orient a été placé sur écoute. Il s’offusque d’un entretien accordé quelques jours plus tôt au Figaro par le président du conseil d’administration de LafargeHolcim, né en 2015 de la fusion avec le groupe suisse, dédouanant l’ancien PDG Bruno Lafont de toute responsabilité dans le naufrage syrien.

“Non, mais c’est parce que ça se rapproche d’eux, interprète son interlocuteur. Plus on admet la faute en haut, plus ils vont être menacés. Donc il faut qu’il la tienne le plus bas possible.

– Oui voilà, répond Herrault. Alors qu’en plus toute cette affaire, elle était…

– … Elle vient des actionnaires, c’est ça le fond du truc, le coupe son interlocuteur. Bruno [Lafont] avait, de toute façon, une volonté assez faible et pas tellement de libre arbitre en la matière. Il a fait ce qu’on lui a dit, maintenant ils essayent de le protéger.” » (C’est l’auteure qui souligne.)

Des comptes rendus de 2013 indiquent par ailleurs qu’il s’avérait difficile pour l’entreprise d’opérer sans négocier avec des terroristes.

 « Depuis juillet, les flux logistiques et les mouvements de personnel sont perturbés, voire parfois bloqués, par les islamistes, Al-Nosra et ISIS [Etat islamique]. Ces derniers exigent que leur soit versée une taxe afin d’autoriser le passage des camions et des véhicules. Bruno Pescheux [directeur de Lafarge Syrie] et Jacob Waerness [gestionnaire de risques de la filiale] sont d’ailleurs convoqués devant le tribunal islamique de Rakka par l’EI […] Il devient de plus en plus difficile d’opérer sans être amené à négocier directement ou indirectement avec ces réseaux classés terroristes. »

Pierre Dubuc termine sous une note humoristique :

« C’est une histoire à suivre, mais sûrement pas dans les pages de La Presse+. La famille Desmarais est propriétaire de La Presse. Dans ce cas-ci, on pourra parler de La Presse-. »

En effet, des articles sur la comparution de Paul Desmarais Jr. devant le tribunal européen sont parus dans Les Affaires, à TVA Nouvelles et dans l’aut’journal, mais rien dans La Presse, ni à Radio-Canada dont les liens tacites avec le quotidien sont bien connus.

Un question importante n’est toutefois pas posée dans tous les articles cités plus haut : si Paul Desmarais Jr. fait face à la justice européenne, pourquoi ne fait-il pas face à la justice canadienne?

Le code criminel canadien est pourtant clair en ce qui a trait au financement de groupes terroristes :

Fournir, rendre disponibles, etc. des biens ou services à des fins terroristes

83.03 Est coupable d’un acte criminel passible d’un emprisonnement maximal de dix ans quiconque, directement ou non, réunit des biens ou fournit — ou invite une autre personne à le faire — ou rend disponibles des biens ou des services financiers ou connexes :

a) soit dans l’intention de les voir utiliser — ou en sachant qu’ils seront utilisés — , en tout ou en partie, pour une activité terroriste, pour faciliter une telle activité ou pour en faire bénéficier une personne qui se livre à une telle activité ou la facilite;

b) soit en sachant qu’ils seront utilisés, en tout ou en partie, par un groupe terroriste ou qu’ils bénéficieront, en tout ou en partie, à celui-ci. (C’est l’auteure qui souligne.)

Paul Desmarais Jr. ne devrait-il pas faire l’objet d’une enquête au Canada afin d’établir s’il a « directement ou non » financé des groupes terroristes, incluant l’État islamique, « ou invit[é] une autre personne à le faire »? Serait-il l’un des actionnaires cités par Le Monde à avoir « invité » l’ex-PDG de Lafarge, Bruno Lafont, à financer des groupes terroristes? Une enquête est-elle en cours en sol canadien?

Macron appelle à une « parfaite coopération internationale » pour lutter contre le financement du terrorisme. Les autorités canadiennes répondront-elles à cet appel?

On apprend dans les cours de journalisme à ne jamais terminer un article par une question. Difficile dans le cas présent de terminer avec une seule question, encore moins avec des réponses.

Pour plus de détails sur cette affaire, lire l’article de Pierre Dubuc Paul Desmarais Jr soupçonné d’avoir participé au financement de groupes terroristes, celui du Monde Lafarge en Syrie : le rôle des actionnaires en question et la chronologie de Business Insider Le cimentier Lafarge vit une année embarrassante — chronologie des scandales sur le financement de groupes armés en Syrie qui ternissent sa réputation,

* À ma grande surprise, Patrick Lagacé a publié un texte à ce sujet 3 heures avant la publication de ce texte. Il ne mentionne Desmarais qu’au passage, mais quand même. Je retire mes paroles! J’avais vérifié quelques heures avant et il n’y avait toujours rien à ce sujet. Voici l’article en question : Un pacte avec le diable. (Édité le 1er mai.)

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