Comment les médias sont-ils contrôlés?

Le contrôle de la pensée est plus important pour les gouvernements libres et populaires que pour les États despotiques et militaires. La logique est simple : un État despotique peut contrôler ses ennemis domestiques par la force, mais à mesure que l’État perd cette arme, d’autres appareils sont nécessaires pour empêcher les masses ignorantes d’interférer avec les affaires publiques, qui ne sont pas leur affaire… le public doit être observateur, non pas participant, il doit consommer des idéologies ainsi que des produits. – Noam Chomsky

Les gens posent souvent cette question : «Comment les médias sont-ils contrôlés?» Difficile de répondre lorsque pour nous c’est d’une évidence aveuglante. Le sujet est vaste et comprend divers aspects dont chacun pourrait faire l’objet d’une thèse ou deux.

Par où commencer? Il faut probablement se demander d’emblée à qui appartiennent les médias.

Les petits clips suivants de la série «Newscasters Agree» du talk-show de Conan O’Brian démontrent de manière simpliste mais efficace ce qu’on entend par «médias contrôlés» :

Si vous avez porté attention aux logos, vous aurez remarqué ABC, NBC, FOX, CBS. Il ne s’agit pas d’un seul réseau propageant son éditorial d’un océan à l’autre, comme avait tenté de le faire Izzy Asper de CanWest en 2001, mais de quatre réseaux appartenant respectivement à 4 des 6 géants médiatiques de l’époque (2013), soit Disney-ABC Television Group, Comcast, FOX Entertainment Group et CBS Corporation. D’où viennent ces «nouvelles»? Qui les écrit? Ont-elles pour but d’informer ou d’endoctriner?

En 1983, 50 compagnies détenaient 90 % des médias aux États-Unis. En 2011, ce même pourcentage était divisé entre 6 géants médiatiques.

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Voir le graphique complet ici.

Aujourd’hui, on n’en compte que 5.

Au Canada, 5 géants contrôlaient 84 % des revenus des télécommunications et de la radiodiffusion en 2015 : Bell, Rogers, Telus, Shaw (Corus) et Quebecor. En 2011, 84 % de la presse écrite était détenue par 4 grands groupes : Postmedia (24.9%), Torstar (24.9%), Quebecor (23%) and Power Corp / Gesca Media (13.3%). Le niveau de concentration a diminué depuis, cependant Postmedia, qui occupe le tiers du marché depuis 2015, est devenu selon le Toronto Star «un cancer pour le journalisme canadien». Vous aurez deviné en lisant cette citation que le Toronto Star n’est pas une des cellules cancéreuses de Postmedia.  Détenant au-delà de 200 médias, Postmedia «représente une concentration médiatique bien plus grande que dans n’importe quelle autre économie majeure et un degré de propriété étrangère qui ne serait pas toléré aux États-Unis, en France, au Japon ou en Allemagne», poursuit le Star. En effet, le principal actionnaire de Postmedia est un fonds de couverture étasunien.

Au Québec la situation est encore plus désastreuse. Quebecor et Gesca contrôlaient 97 % du marché des quotidiens jusqu’à ce que Groupe Capitales Médias (GCM) fasse l’acquisition de six quotidiens de Gesca en 2015. L’unique actionnaire de GCM est l’ancien ministre de la Justice Martin Cauchon.

En 2011, plus de 80 % des parlementaires québécois étaient d’avis que «la concentration de la propriété des médias au Québec est un obstacle à la diversité des points de vue qui peuvent s’exprimer dans les débats publics». L’arrivée de GCM dans le paysage de la presse écrite ne s’est pas traduite par une multiplication des points de vue.

Les effets pervers de la concentration médiatique

Concentration-médiatique

Il y a 15 ans, alors que le portrait de la concentration médiatique au Canada était pratiquement identique, le président de la Ryerson School of Journalism de l’Université de Toronto à l’époque, Vince Carlin, avait déclaré au Washington Post : «On pourrait faire entrer dans mon bureau tous ceux qui contrôlent des médias importants au Canada. Ce n’est pas une situation saine.»

Alors, si la concentration médiatique n’est pas saine et a un effet pervers sur la diversité des points de vue, quels sont les points de vue qui arrivent à s’exprimer dans les médias? Ceux des élites qui les détiennent ou ceux de la masse qui les consomment? Poser la question c’est y répondre.

Dans un article de PBS sur la concentration médiatique aux États-Unis intitulé Who Owns the Media?, on cite l’ancien doyen de l’École de journalisme de l’Université Berkley, Ben Bagdikian : «Les plus grands disséminateurs de nouvelles, de commentaires et d’idées étant fermement établis au sein d’un petit nombre de sociétés parmi les plus riches du monde, il n’est pas surprenant que leurs nouvelles et leurs commentaires se limitent à un éventail politique restreint non représentatif.»

Pour Bagdikian, même les médias qui ne sont pas détenus par les géants médiatiques sont «soumis à la machine de ce conglomérat» qu’il voit comme un «“cartel” exerçant suffisamment d’influence pour changer la politique étasunienne et définir les valeurs sociales.»

Le «cartel» canadien a-t-il lui aussi suffisamment d’influence pour affecter le paysage politique?

Lors des élections fédérales en 2011, «outre le Toronto Star (Torstar Corporation), tous les journaux ayant endossé un candidat dans leur éditorial ont appuyé Stephen Harper», selon le Canadian Media Concentration Research Project. «Autrement dit, 95 % des opinions exprimées dans les éditoriaux favorisaient Stephen Harper, un pourcentage environ 3 fois supérieur à sa position dans les sondages de l’époque et aux résultats des élections précédentes.» Comme «éventail politique restreint non représentatif», assez difficile de faire mieux.

postmediaEn 2015, les propriétaires de Postmedia, ont ordonné à leurs dix quotidiens, dont les Sun de Toronto, Ottawa, Calgary, Winnipeg et London, de publier un éditorial en appui à Stephen Harper.

Il convient de noter que Stephen Harper est celui-là même qui a permis la création de Postmedia par le fonds de couverture étasunien GoldenTree Asset Management, lequel détient 53 % des actions selon le Financial Post. «Bien que le Canada ait des lois concernant la propriété étrangère des médias canadiens, l’entente a été structurée de manière à les contourner», peut-on lire dans Finalternatives.

Exemple classique de retour d’ascenseur?

Cela rappelle une citation d’Elvis Gratton sur Izzy Asper qui avait «proposé à ses journalistes de privilégier le point de vue d’Israël dans le conflit israélo-palestinien» : «Ben j’vois pas l’problème! Il s’est acheté des journalistes, y a l’droit de leur faire écrire c’qui veut crisse!»

Comme lui répond Dubuc : «Le problème est pas là. Le problème, c’est que ça s’est su.»

Évidemment, les journalistes ne se font pas tous dire quoi écrire par les propriétaires des médias pour lesquels ils travaillent. En revanche, s’ils sont là où ils sont, ce n’est pas un hasard. Ou ils connaissent très bien leurs limites et ne s’aventureront pas sur un terrain pouvant compromettre leur avenir ou ils ont bien assimilé les idéologies qu’ils servent, croient profondément en l’honnêteté de leur métier, en ses valeurs fondamentales, en leur rôle de chien de garde de la démocratie et ne remettent pas en question les informations véhiculées par les grands médias qui définissent l’ordre du jour.

Les idées propagées par la machine médiatique reflètent nécessairement les intérêts des propriétaires. À une étudiante qui lui demandait comment les élites contrôlent les médias, Noam Chomsky avait répondu : «C’est comme demander : Comment les élites contrôlent-ils General Motors? […] General Motors est une institution des élites. Ils n’ont pas besoin de la contrôler, elle leur appartient.»

La vision du monde présentée par les médias reflète également les intérêts de leurs clients, les annonceurs :

[D]ans son ouvrage The Media Monopolist, Bagdikian [1992, p.129-130] tire la conclusion suivante : «Quand l’usage du financement publicitaire s’est généralisé, les idées fortement libérales et radicales, n’ont plus eu droit de cité dans les éditoriaux. Quand un journal souhaite attirer un maximum de publicité, refléter des opinions politiques extrêmes n’est pas la solution optimale. Pour obtenir davantage de contrats publicitaires, il faut des lecteurs appartenant à tous les horizons politiques. La réponse donnée par les éditeurs fut de mettre au point une technique fondée sur la «doctrine de l’objectivité», ce qui a conduit à transformer la presse américaine en une expression neutre de l’idéologie de “l’Establishment”» […]

Cependant, le rôle de la publicité ne s’arrête pas là. Il peut conférer d’une part, un certain pouvoir aux annonceurs sur le contenu intrinsèque des journaux et créer d’autre part, une interaction entre les deux industries.» (Sonnac, Nathalie. «Médias et publicité ou les conséquences d’une interaction entre deux marchés», Le Temps des médias, vol. 6, no. 1, 2006, pp. 49-58.)

Voilà. C’est pas plus compliqué que ça. Ça va tellement de soi, non? Ceux qui investissent dans les médias ne le font pas pour pas le bien commun ou pour tenir les gens informés. Le but d’avoir un média est d’y propager ses idées, ses valeurs et de servir ses intérêts.

En fait, oui, c’est beaucoup plus complexe que ça, d’où la difficulté de répondre à la question «comment les médias sont-ils contrôlés». La manipulation médiatique ne repose pas uniquement sur la propriété des médias. Le sujet est très vaste et comporte plusieurs mécanismes méritant chacun au moins quelques pages d’explications, lesquels feront d’ailleurs l’objet d’articles sporadiques sur ce site au fil du temps.

science-coercionJe vous réserve entre autres des textes sur un ouvrage fascinant : Science of Coercion : Communication Research and Psychological Warfare, 1945-1960 (La science de la coercition : les recherches en communication et la guerre psychologique). Christopher Simpson y relate l’origine obscure des recherches en communication, financées à la base par le renseignement militaire étasunien, et leur impact sur «la façon dont les médias de masse façonnent les perceptions et les attitudes des gens».

En attendant, voici la traduction de 10 citations de Noam Chomsky sur le fonctionnement des médias, publiées par Alternet en 2012.*

*J’ai reçu quelques critiques concernant la publication des citations de Chomsky et une mise au point s’impose. J’ai certaines réserves sur le personnage. Depuis le 11-Septembre je suis souvent déçue de ses interventions à propos des guerres. Il faut cependant admettre que Noam Chomsky demeure LA référence au sujet de la manipulation des masses par les médias. Je ne suis pas du genre à renier quelqu’un en raison de quelques désaccords. D’ailleurs, malgré mon différend avec Normand Baillargeon, je considère que son livre Petit cours d’autodéfense intellectuelle est encore aujourd’hui un incontournable.

6 commentaires sur “Comment les médias sont-ils contrôlés?

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  1. Bonjour, peut-être que ma question ne relève pas du mandat du Tribunal mais j’aimerais savoir si vous envisagiez une solution à ce problème.

    Il me semble difficile d’imaginer un medium d’information dégagé de toute influence idéologique.

    Multiplier le nombre de media et tenter de leur assurer le plus d’indépendance possible permettrait d’offrir au public des sources plus variées et donc, globalement, une information plus saine.

    Mais dans l’état actuel des choses, où pratiquement tout l’espace est occupé par les plus gros joueurs et où les media dépendent essentiellement des revenus publicitaires pour fonctionner, j’ai peine à imaginer comment on pourrait disloquer le carcan dans lequel nous nous trouvons. Même une législation qui irait dans ce sens me semblerait, pour le moins, difficile à appliquer.

    Je trouve très enrichissant de pouvoir vous lire.

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    1. Les mandats, c’est pour la police 🙂

      Honnêtement je n’ai aucune solution concrète à offrir. Le problème, comme partout ailleurs, c’est le cash. C’est le cash qui a permis cette concentration médiatique. Que les médias aient un biais idéologique n’est pas problématique dans la mesure où ce biais est assumé et affiché et que l’arène médiatique offre de l’espace à une panoplie de points de vue.

      Il est illusoire de croire qu’on pourrait arriver à avoir des médias libres de toute influence idéologique. On pourrait toutefois arriver à briser les monopoles, interdire les machines médiatiques comme Postmedia et l’intégration verticale à la Quebecor. Ça n’a jamais été parfait et ce ne le sera jamais, mais la situation était moins pire avant. Il y avait moins de concentration.

      En revanche, Internet offre aux points de vue indépendants l’espace qui leur est interdit dans la clique mainstream. Je crois que l’avenir des médias de qualité est là. Pas besoin d’argent pour publier sur Internet. La plupart des sites de nouvelles indépendants réussissent à offrir de l’information gratuite et de qualité grâce aux dons de leurs lecteurs et aux pubs en ligne aléatoires, lesquelles n’ont aucune influence sur le contenu.

      On s’entend que ce n’est pas un modèle d’affaire qui permet de cotiser grassement à ton REER, de clairer tes dettes et de t’acheter un chalet dans les Laurentides. En même temps, si ça devient payant, ça met l’information en péril. Dans un monde idéal, les médias, comme la politique, devraient être libres de toute influence monétaire. Bref, il faut abolir l’argent, ha ha.

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