Le manifeste de Nuccio Ordine, L’utilité de l’inutile (2013), a de quoi faire réfléchir sur ces savoirs à la fois essentiels et sans aucune « finalité utilitaire ».
Voici quelques extraits qui donnent le ton et demeurent terriblement d’actualité :
« [L]’utilité des savoirs inutiles s’oppose radicalement à l’utilité dominante qui, pour des intérêts purement économiques, est en train de tuer progressivement la mémoire du passé, les disciplines humanistes, les langues classiques, l’instruction, la libre recherche, la fantaisie, l’art, la pensée critique, et les conditions mêmes de la civilisation qui devraient être l’horizon de toute activité humaine. »
« [L]’obsession de posséder et le culte de l’utilité finissent par dessécher l’esprit, en mettant en péril les écoles et les universités, l’art et la créativité, ainsi que certaines valeurs fondamentales telles que la dignitas hominis, l’amour et la vérité. »
Dans ce premier épisode, nous explorons la première partie du livre : « L’utile inutilité de la littérature ».
À la lecture des extraits de chefs-d’œuvre choisis par l’auteur, à la fois la richesse de la prose d’antan et la décrépitude du langage de notre époque sautent aux yeux.
Ordine nous plonge dans des classiques d’une beauté inestimable, comme Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, faisant l’éloge de la simplicité :
Gabriel García Márquez
« Il lui avait fallu déclencher trente-deux guerres, il lui avait fallu violer tous ses pactes avec la mort, et se vautrer comme un porc dans le fumier de la gloire pour découvrir avec près de quarante ans de retard tous les privilèges de la simplicité. »
L’auteur nous offre également des passages sublimes du Marchant de Venise de Shakespeare, dont l’histoire se déroule dans le royaume de Belmont, qui « ne connaît pas la fièvre du profit », et où l’on apprend à se méfier des apparences et de la fausse vertu :
William Shakespeare
« Ainsi les apparences extérieures peuvent être les moins véridiques : / Le monde est toujours abusé par l’ornement. / Devant la justice, quelle est la cause si impure et si corrompue, / Qui, pimentée d’une gracieuse voix, / Ne dissimule son apparence maligne ? En religion, / Quelle est l’erreur damnée qu’un front austère / Ne bénisse et ne cautionne d’un texte sacré, / Cachant sa grossièreté sous de beaux ornements? / Il n’est pas de vice si fruste qui ne présente / Quelque dehors de vertu à l’extérieur; / Combien de lâches, dont les cœurs sont tous aussi faux / Que des escaliers de sable, portent pourtant au menton / La barbe d’Hercule et de Mars courroucé? / Sondés à l’intérieur, ils ont le foie blanc comme lait, / Et ils n’affichent que le masque de la bravoure / Pour se rendre redoutables […] »
La richesse d’une telle prose est inestimable et l’on semble cruellement sous-estimer son utilité à faire grandir les âmes.
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